CHAPITRE 5
Joyeuse / Avril 2012

Je suis retournée à Joyeuse, voir si les rues de la ville pouvaient m’en apprendre davantage. Le village s’organise sur un monticule calcaire calé entre deux rivières, la Beaume et le Bourdary, il semble perché sur une sorte de dos d’âne. Au point culminant de cette éminence on trouve l’église et le château. Ce dernier, aujourd’hui devenu la mairie, est bordé d’un côté par une cour de gravillons clairs qu’en été le soleil écrase et qu’aucun arbre ne vient ombrager, laissant la vue embrasser le large panorama.
A l’ouest, à l’horizon se dessine la montagne du Goulet, que je connais un peu pour y être passée quelques années plus tôt lorsque je cherchais à rejoindre la Bastide. Il y a là-bas une bâtisse et un hôtel dont je suis les lentes évolutions, la première sortant peu à peu de l’état de semi-ruine dans laquelle je l’ai vu la première fois, le second, à l’inverse, déclinant peu à peu. A mon dernier passage je me souviens avoir noté que certaines vitres des chambres étaient brisées.

En me promenant dans les rues de Joyeuse, j’ai noté des détails que je n’avais pas perçu lors de mon passage quelques mois plus tôt, comme ce texte placardé à la fenêtre d’une maison proche de l’église, sans doute par un habitant désireux de répondre aux gens, nombreux comme moi, qui se demandent pourquoi Joyeuse s’appelle Joyeuse. Ce texte raconte l’histoire de ce nom dans des termes assez semblables à ceux qui figurent dans celui écrit par un certain juge Mage, et que m’ont transmis les archives départementales. Il figurait sur une brochure datant de 1895, éditée pour célébrer l’arrivée de l’électricité dans la ville de Joyeuse. Excepté l’histoire de ce nom, on trouve dans ce document de quelques pages, des poèmes et des brèves dont un certain nombre de blagues racistes.
Sur la fenêtre, à côté du texte en question, on trouve une longue tirade sur le tablier de la grand-mère et un peu plus loin dans la rue, une plaque indiquant qu’en tel lieu et en 1791, il ne s’était rien passé. Tout cela tend à indiquer que depuis 1895 les habitants de Joyeuse n’ont pas perdu le sens des blagues, élément qui pourrait finalement justifier à lui seul, sans faire appel à Charlemagne, le nom de ce village.

A ce sujet, un certain Dr Francus, alias Albin Mazon, journaliste et historien du XIXème siècle raconte dans un texte intitulé Voyage autour de Valgorge son arrivée sur la ville et son point de vue sur la question. “Nous venons de traverser Rosières et la ville de Joyeuse se déploie en amphithéâtre dans les brumes blanches et bleues du crépuscule. Nous discutons avec mon compagnon de voyage sur l’étymologie de Joyeuse, et je suis assez tenté pour ma part de croire qu’il faut remonter pour la trouver au culte d’Isis, la vierge noire ou égyptienne, auquel le christianisme substitua le culte de la vierge Marie sur la colline de bon secours près de la Blachère. Le culte de Jupiter doit aussi y être pour quelque chose, et c’est dans l’alliance de ces deux mots Zeus et Isis qu’il faudrait chercher, à mon avis, l’origine de Joyeuse. “ Il développe ensuite en citant une série de toponymes dans lesquels selon lui on trouve de quoi étayer sa démonstration.
Tout est à revoir, plus de Charlemagne, plus de chasse au sanglier. Pourtant je trouve parmi ces archives, un autre texte signé du même Dr Francus et qui raconte ceci : “Joyeuse à fort bon air sur son éminence d’où elle semble narguer Beaume et les villages environnants. Dans les anciens titres latins, on l’appelle Gaudiosa, ce qui semble indiquer qu’au moins dans la pensée du moyen-âge, son nom lui viendrait plutôt de sa riante position que de Jupiter ou de l’épée de Charlemagne, ou bien encore d’un ancien temple d’Isis”. Quitte à se tromper je choisis pour l’instant, au vu de ces arguments, de garder l’épée, de garder le roi et les sangliers.

Je vais jeter un œil à l’église. Un grand papier rédigé à la main et fixé sur la seconde porte d’entrée fait la liste des éléments auxquels on peut apporter une attention particulière. Parmi eux, un tableau de l’Annonciation qui serait dit-on de Raphaël ou de son étude et qui aurait été ramené de Rome par le cardinal François de Joyeuse. Je préfère pourtant m’attarder sur la peinture représentant Saint Jean-François Régis, qui d’un air attristé lève les yeux au ciel, brandissant mollement une croix de sa main gauche et ouvrant les bras. Dans son dos un charmant paysage de petit montagne, sans doute le Vivarais ou le Velay que ce jésuite à parcouru à pied pendant toute son existence. Par ses teintes crépusculaires et son aspect un peu brumeux, ses collines dans l’ombre bleutées, ce décor m’évoque un peu l’arrière plan du tableau la Joconde.

De l’église j’emprunte ensuite les rues, étroites, qui me font peu à peu descendre de la colline. J’arrive sur la place du Peyre, sous l’entrée d’une maison, en contrebas de la rue, un minuscule musée historique semble se loger. La grille est fermée. Les gens de Joyeuse ont en plus du sens de l’humour, celui de l’histoire. En plusieurs endroits de la ville, on trouve des fresques peintes avec plus ou moins de talent. Sur les portes en bois de ce mini-musée, on peut voir tour à tour Charlemagne, héroïque, sur son cheval cabré et Charlemagne, généreux quoique l’air un peu simplet, adoubant le soldat qui lui rendit son épée. On croise aussi le visage d’un homme à la barbe pointue que je ne suis pas sûre de bien identifier. Il apparait à chaque fois élégamment vêtu et chapeauté, le cou cerné d’une fraise comme séparé du corps, la tête offerte sur un plateau en pâture à l’ennemi.

Depuis la Grand Rue je débouche enfin sur la place de la Recluze. Parmi les textes des archives que j’ai feuilleté, l’un d’entre eux évoquait cette place au travers d’une anecdote datant de 1904. Un certain Adolphe Peyret y déplore le fait que la population cantonale de 17 226 habitants en 1826 soit passée à 13 800. Et de s’étonner des causes de ce dépeuplement : “sans doute les grandes villes ont des attirances pour les jeunes générations. Il faut reconnaitre néanmoins que l’amoindrissement des pratiques religieuses pour ne pas dire l’impiété, le luxe et l’alcoolisme ont amené fatalement ce recul du peuple et de la terre”. Et de poursuivre par un exemple édifiant : ” Nous sortions de la Recluze, quand un ouvrier qui nous précédait en décrivant des courbes bizarres tomba “raide saoul” serrant d’une main crispée une feuille anticléricale. Nous relevâmes ce malheureux et nous pûmes constater que la folie de l’irréligion avait presque entièrement effacé sur son front le signe civilisateur de son baptême pour y substituer dans des rides basanées le sceau de la bête.”

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