CHAPITRE 3
La battue / avril 2012

Ce matin depuis l’aube, on chasse dans la vallée de la Drobie. Une battue semble s’être organisée dans la montagne. Nous pensions celle-ci désertée et nous nous étions lavés dehors, en contrebas de la terrasse du refuge dans lequel nous sommes installés. Ce n’est qu’au moment du petit déjeuner que nous avons aperçu un point orange, celui d’un gilet fluorescent, sur le versant boisé qui fait face à la terrasse.
En regardant de plus près, ils sont un certain nombre, postés à différents endroits et doivent nous surveiller à travers leurs jumelles autant que je les surveille. Cette découverte met soudainement la vallée en tension. L’attente semble dès lors commencer. Je descends le versant et pars me positionner un peu en contrebas du refuge, sur une plateforme en bois qui par sa situation en surplomb me permet de surveiller l’ensemble du vallon. A regarder le placement de chacun d’entre eux, je crois comprendre qu’ils se sont déployés d’un versant à l’autre, formant un large V, de manière à fermer le goulot de la vallée. Ces personnages qui ne m’apparaissent que comme des points oranges rendent ainsi la retraite impossible à leur gibier. Sans doute s’agit-il d’une battue au sanglier. Cette chasse de bon matin, dans la forêt ardéchoise, et sous le soleil timide mais délicieux de cette fin d’avril a-t-elle quelque chose de semblable avec celle de Charlemagne, en l’an 800, durant laquelle il perdit son épée ? Le roi devait être à cheval quand les hommes ce matin sont à pied. Ils ont laissé leur véhicule, des pick-up et des 4 x 4, un peu plus haut. J’aperçois les carrosseries qui brillent sur le bas côté, au creux d’un lacet que dessine la route sur le versant opposé.

Le silence et l’attente durent depuis un certain temps dans la vallée avant que des clameurs n’en montent. Ce sont les aboiements des chiens que leurs maîtres excitent et les cris des chasseurs, puissants et sans pudeur ni discrétion vis à vis des quelques habitants du vallon. Des cris inarticulés et difformes dont je ne comprends pas le sens, sans doute aussi parce que ces chasses ont leur propre langage, dérivés de patois et de vieux termes de chasse à cour dont le sens s’est en partie perdu. Cela évoque quelque chose entre le ralliement et la victoire. Par dessus les cris des chiens et des hommes vient le tintement léger des cloches accrochées au cou des chiens, identique à celui que ferait un troupeau de moutons au cœur des alpages en plein été. Le sifflement des insectes monte au fur et à mesure que le soleil chauffe la vallée, l’ensemble de ces bruits sature peu à peu la montagne sous la forme d’un brouhaha chaleureux qui annonce la sortie de l’hiver.

Tout à coup une série de détonations résonnent dans toute la vallée. Le son, impressionnant, explose puis semble se dilater et gonfler jusqu’à remplir et faire vibrer l’ensemble des interstices de la roche, mettant la montagne en vibration. Une, deux, puis une succession de coups de feu et des hurlements de plus en plus proches et impérieux, au milieu desquels je crois discerner le mot “attention”. Depuis la terrasse où je me trouve faisant le guet, j’ai la sensation d’assister à une bataille dans laquelle je suis par le son au cœur de l’action mais dont je n’ai pas l’image. Dans la montagne, en apparence, rien ne bouge. Seuls les points oranges introduisent un léger mouvement, souple et lent, arythmique avec l’agitation induite par le son. L’homme placé le plus en haut du versant de gauche semble se déplacer, cherchant sans doute un meilleur point d’observation. Il tourne un moment, s’aventure dans les roches, puis insatisfait sans doute reprend finalement sa place initiale. Les coups de feu se sont maintenant tus, quelques éclats de voix subsistent dans le lointain. Peut-être à cet instant précis un gros sanglier, essoufflé par la course et blessé à mort, exhale un dernier soupir. Une grosse bête souffre puis meurt dans la vallée, alors que ce matin semble si doux.

Je pense à une autre scène de chasse, celle que raconte Druon à la fin du premier tome des Rois maudits, la chasse au cerf durant laquelle le roi Philippe le Bel allait avoir le premier d’une série de malaises des suites desquels il mourrait. La scène se passe en forêt de Pont-Saint-Maxence. Le roi après une course folle à la suite d’un grand cerf se retrouve soudain seul au milieu des bois couverts de neige. Il a perdu de vue l’ensemble de l’équipage et s’est égaré. Il entend le cri de son chien, un lévrier nommé lombard, et aperçoit tout d’un coup la masse sombre du cerf qui fuyait sur la plaine blanche. Il reprend alors sa poursuite, savourant le plaisir, rare pour un roi, de chasser seul l’animal. Celui-ci à bout de souffle s’est arrêté un peu plus loin dans sa course et le roi à son approche semble alors discerner dans la ramure du dix corps quelque chose de brillant puis s’éteignant. Le cerf n’avait pourtant rien des bêtes fabuleuses dont les légendes étaient pleines, tel le cerf de saint Hubert, infatigable, avec sa croix d’église plantée sur le front. Celui-ci n’était qu’un grand animal épuisé, qui avait fait une chasse sans finesse, filant droit devant sa peur à travers la campagne et qui serait bientôt aux abois. Mais le roi, alors que dans son cerveau le malaise obscurcissait d’un coup sa conscience, crut y voir une croix sertie de pierreries qui brillait prise dans les bois de l’animal. Quand le reste de l’équipage retrouva le roi inanimé et entreprit de le ramener par voie d’eau à Fontainebleau où il devait mourir, on remarqua que les andouillers de l’animal étaient chargés de deux branches mortes, accrochées dans quelque sous-bois, et qui luisaient au soleil sous le vernis du givre.

Sans que je ne m’en aperçoive, les hommes, sans doute en grande partie ceux qui vociféraient dans la montagne, sont désormais regroupés en partie haute du versant gauche, à l’endroit ou l’élargissement de la route le permettant ils ont garés leurs véhicules. Ils sont groupés et semblent parlementer. Aucune trace des chiens, ceux-ci ont certainement été rentrés dans les voitures, encore excités et haletant, la langue pendante. Les hommes dans la montagne, ceux que je pouvais voir sur les versants grâce à leur gilets fluorescents ont tous rejoint le groupe, seul reste en contrebas de la route, le même point orange, celui qui cherchait à se déplacer tout à l’heure et qui décidément fait figure d’original. Il continue de chercher quelque chose, explorant les mêmes rochers. Un peu plus tard, rejoint par deux autres hommes, ils ont atteint une sorte de replat. Tous entreprennent désormais de remonter la pente, très abrupte en haut de laquelle huit camarades les attendent, les regardant progresser péniblement. Ceux-là forment un étrange ballet, s’étirent en file indienne, le long de la route, se regroupent, s’approchent des voitures. Les trois hommes dans le versant les rejoignent peu à peu, leur progression lente laisse croire qu’ils ont un chargement mais je suis bien trop éloignée pour m’en assurer. Une fois hissés en haut, ils rejoignent en cortège les voitures, celles-ci rapidement se mettent en marchent et disparaissent les unes après les autres au détour du lacet. Il doit être 10h30 et au bruit de la chasse succède sans attendre les voix des randonneurs qui déjà emplissent la montagne et débouchent au détour des chemins.

<chapitre précédent / chapitre suivant >

Accueil /Travaux / Récits / Joyeuse / chapitre 3