Traversée

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Extrait du mémoire :
Le col de Lizaieta.

Six heures du soir et la nuit tombe. Je rejoins la France par le col de Lizaieta en pays Basque. Le col semble avoir été coupé, décapité de son sommet pour faciliter le passage. Un chêne au milieu et un Bar souvenir, ancien bâtiment des douanes sans doute. Assis sur la terrasse, cinq chasseurs bordelais sirotent la dernière bière, et d’un oeil amusé me regardent venir. Est elle perdue la jeune fille ? Ils sont assis là et admirent le vol des palombes, venues en masse tournoyer dans les courants d’air entre France et Espagne. Les ornithologues, eux, ont l’oeil braqué derrière leurs jumelles, je crois savoir qu’ils comptent. Ils comptent ces palombes que les chasseurs admirent. Sur le versant d’en face, des abris de chasse accompagnent ces étranges bottes de fougères qui sèchent sur leurs mâts. Il est six heures, et la chasse s’est tue. Restent ceux qui comptent. À gauche de la porte du bar, un chasseur espagnol échange et bredouille quelques mots que rattrapent et ponctuent les cinq chasseurs français , assis de l’autre côté de la porte, du côté français. Est-ce par instinct ou par hasard que ces hommes s’assoient le plus près qu’ils ne peuvent de leur pays, se parlant sans bien se comprendre, comme s’ils lançaient des phrases au dessus de ce fil invisible qu’est la frontière. Les tenanciers sont espagnols, enfin basques. Ils fermeront à 7h30 et redescendront vers leur pays, ils sont ici entre les deux. C’est une belle et étrange chose que ce col situé là comme au dernier moment, comme un dernier possible échange entre les peuples, avant que chacun ne bascule vers son pays. Un dernier bar, à cheval sur deux langues, mais bien assis sur la langue basque, un dernier moment de partage. Ou un premier. Car après ce col, la montagne divise, d’autant plus que ces flancs pentus et boisés ne marquent pas le pays de chacun, l’herbe des deux côtés est sensiblement la même, les arbres aussi. Les villages sont plus loin, plus éloignés encore de cette frontière, plus installés dans leur pays. Alors Lizaieta, ou les palombes sont une belle et dernière occasion pour s’asseoir ensemble à la même terrasse, pour écouter entre deux tirs, la langue de l’autre.

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